Ce livre est tiré d’un podcast consacré à la question du couple aujourd’hui. Il tisse ensemble trois fils: des témoignages (plus ou moins anciens), des extraits d’œuvres de sociologues contemporains du couple et les commentaires sobres et clairs de l’auteure. Le couple a connu des mutations colossales dans les soixante dernières années et on peut comprendre que le couple soit encore en plein chantier, entre aspiration profonde à l’égalité, réévaluation de la place de la femme et habitudes anciennes peu équilibrées. Elle a raison de relever que « tout doucement on aspire à un nouveau modèle plus égalitaire, plus libre et plus amoureux aussi » (24). Or le couple ne vit pas hors du monde et de la culture: « Le couple n’est pas un cocon à l’abri des vicissitudes du monde, c’est un chantier politique » (39), au sens le plus grec et fort du mot ‘politique’. Je vais commenter quelques affirmations qui me paraissent intéressantes et dignes d’être méditées.
a) L’auteur parle selon son modèle, le plus fréquent: « Cette norme à laquelle j’appartiens puisque je suis blanche, hétérosexuelle, issue de la classe moyenne des centres-villes » (12) et « 25 ans plus tard je peux dire que j’ai réalisé mes rêves de jeunesse. J’ai eu 2 filles je vis avec leur père depuis 15 ans et je m’agite dans tous les sens pour que mon idéal survive à la cohabitation sous le même toit, à la monogamie » (19). Bref, elle parle de la perspective qui est celle que préconise la tradition biblique et juive et chrétienne ultérieure (où la monogamie est venue s’imposer sans bruits mais fermement comme meilleure moralement que la polygamie).
b) Au cœur de tout, il y a la parole. C’est aussi une conviction biblique et chrétienne. « Pierre Zaoui dans la revue du Crieur intitulé Théories du couple. A un moment, il écrit : ‘Tout couple ne connaît qu’une valeur morale : L’obligation de se parler' »(40). Oui. Elle ajoute: « Un couple à la fois ça s’explique et ça se raconte » (41). Plus loin, « l’idéal du couple duo, c’est que chacun des membres ait une oreille pour la voix de l’autre. Ce changement majeur, on peut l’appeler l’avènement d’un ‘mariage conversation’ : Dès la formation du couple le couple sait que son histoire n’est pas assurée » (66).
c) La vie sexuelle est plus difficile et complexe qu’on ne le dit et le modèle des films n’aide pas. On dit que « Le sexe viendrait nous dire la vérité d’une relation, le cliché majoritairement partagé étant qu’une bonne relation se traduit par une bonne sexualité » (26). Mais c’est parfois difficile même quand on s’aime. Elle observe avec humour: « Si, par exemple, j’avais compris plutôt que l’orgasme simultané est une convention cinématographique, qu’on n’y parvient pas forcément dans la vie réelle, en tout cas, pas au bout d’une minute 30 de missionnaire, j’aurais évité pas mal de malentendus » (217).
d) Le couple est un chantier permanent et chaque couple a sans cesse des ajustements à faire. Elle emprunte une métaphore éclairante à P. Zaoui. Celle d’une voiture à réparer et entretenir constamment. « Voilà ça c’est une thèse philosophique forte je crois : Tout couple est une voiture d’occasion qu’on passe sa vie à réparer. Que Pierre Zaoui pose comme une thèse philosophique que la nature même d’un couple c’est d’avoir du mal à rouler, d’être toujours à réparer je trouve ça réconfortant. et déculpabilisant. Ça m’aide à mieux comprendre mes frustrations à dédramatiser l’état de précarité conjugale dans lequel j’ai souvent l’impression de vivre depuis que je suis en couple » (41). Il faut chercher à faire mieux mais sans avoir non plus des attentes démesurées ou irréalistes.
e) Le plus difficile, c’est la nouvelle place de la femme (et du coup de la mère): « Ce facteur, c’est l’avènement de l’égalité des sexes comme une valeur fondamentale de la démocratie On n’a pas mesuré l’ampleur de la révolution de l’égalité des sexes. C’est un changement global. Un bouleversement profond du mode relationnel. Les relations sociales, les relations de couple, les relations de filiation, les relations amicales, les relations de travail, les relations politiques, tout le système relationnel est redéfini » (60) et elle cite Irène Théry: « Irène Terry nous montre que nous sommes encore en plein tremblement de terre. Plus exactement dans une sorte de phase expérimentale du couple égalitaire » (61). La femme s’attend à une vraie égalité mais c’est toujours elle qui porte majoritairement le poids du quotidien et des enfants. C’est statistique et épuisant. « On constate que, chez les hommes et femmes en couple avec enfants, les femmes travaillent en moyenne 54 h par semaine. Les hommes en couple avec enfants eux travaillent 51 h par semaine. Les femmes travaillent donc 3 h de plus. Pour les femmes en couple 1/3 seulement de leurs 54 h de travail est rémunéré 2/3 de leur travail sont gratuits; pour les hommes en couple avec enfants 1/3 de leur travail est gratuit 2/3 de leur travail sont rémunérés » (161).
f) Elle constate que la question de l’épuisement et de la fatigue est clef et qu’on n’en parle pas assez. « La première chose que j’ai cherché à comprendre concerne la fatigue. Personne ne nous avertit clairement du niveau d’épuisement que l’on peut atteindre avec l’arrivée des enfants » (94). « Pourtant l’épuisement est un syndrome massif des familles contemporaines occidentales. On parle même de burn out parental » (95). « L’impression que ça ne devient plus que de l’intendance, ça peut gâcher la parentalité. C’est ça qu’on ne nous dit pas. On ne nous dit pas : ‘il y a des jours où vous n’allez plus en pouvoir et c’est normal' » (99). Toute la société est marquée par cette prévalence du burn out qui frappe les personnes qui sont dans le soin et les personnes très (trop) investis dans leur travail. Or, « les parents réunissent ces deux caractéristiques du burn out : ce sont à la fois des gens hyperinvestis et qui prennent soin » (96).
C’est donc un livre basé sur de nombreuses observations, pragmatique et non idéologique, qui veut encourager certes mais de façon lucide. L’approche est totalement sécularisée et jamais la foi ou la prière ne sont évoquées ou mobilisées. Néanmoins quand elle écrit, « mais il y en a quand même une autre partie [des couples] qui va triompher de la crise. Et c’est cette deuxième attitude qui intéresse Stanley Cavell. D’après lui, on peut triompher de la crise si on passe par la mort et la résurrection du couple », elle emploie un vocabulaire qui nous parle et qui la rapproche de Denis Moreau dans son Résurrections (https://www.marcrastoin.fr/resurrections-traverser-les-nuits-de-nos-vies-de-denis-moreau/).