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Et si l’amour durait d’Alain Finkielkraut

Et-si-lamour-durait

LIVRE – 2011 – Éditeur : Stock

A la fin du titre ni point d’interrogation, ni trois petits points. Tout le livre a pour but de faire que le lecteur s’interroge sur le statut de l’amour dans notre société contemporaine. L’air de ne pas y toucher, lisant avec empathie et finesse quatre œuvres apparemment ‘purement’ littéraires, Finkielkraut fait œuvre de moraliste et presque de théologien. Il part de la question centrale : Vouloir bâtir une union qui dure toute une vie avec un autre être humain est-il un projet moral viable ? Est-ce un objectif crédible et désirable ? La fragilité du lien amoureux, encore plus visible en notre époque, ne condamne-t-elle pas les prétentions d’un lien conjugal qui se veut sans limites temporelles ? Selon ces mots : « Qui ose croire que deux êtres vivants depuis longtemps ensemble ne finissent pas l’un ou l’autre, voire plus fréquemment, l’un et l’autre par se lasser ? » (42).
Au travers des quatre œuvres lues, une du 18ème siècle, La princesse de Clèves, et trois du 20ème siècle (Bergman, Roth, Kundera), Finkielkraut met en lumière les fondements dont un amour a besoin pour pouvoir envisager de durer. Avec la princesse de Clèves, il met en valeur le désir de durer que porte nécessairement en soi l’amour et l’importance d’être exigeant envers soi-même et envers l’aimé. « Dire ‘je vous aime’ c’est dire ‘je vous aimerai’, c’est parler simultanément au présent et au futur, c’est s’extraire du fleuve du temps » (37). Avec Bergman, il souligne l’importance du couple parental et relève que : « la grâce et le pardon sont des catégories précieuses et précaires de l’existence humaine » (72). Avec Roth, il met en valeur la place de l’estime dans le lien amoureux durable : « Il y a dans son inclination autant d’estime que de convoitise, autant d’admiration que de volupté… L’important ce n’est pas l’amour, ce n’est pas non plus la femme, c’est cette femme, Claire, l’inéchangeable, l’inimitable Claire » (100 et 102). Et avec Kundera, il en vient à la place de la compassion dans la passion…

Il est frappant de constater en effet qu’au début et à la fin de son livre, Finkielkraut renvoie à l’agapè, à cet amour qui ne pense pas d’abord à lui mais à l’autre. Au tout début, il constate, parlant du duc de Nemours, qu’« il y a de l’agapè dans cet éros » (20) et, pour la dernière œuvre, évoquant le couple formé par Tomas et Tereza où Tomas, Don Juan impénitent, ne peut s’empêcher de rester avec Tereza, Finkielkraut ne peut que citer, en s’en étonnant presque lui-même, Deus Caritas est : « Kundera ne me le pardonnera peut-être jamais mais je prends le risque, pour éclairer la relation nouée par Tomas avec Tereza de citer Joseph Ratzinger : ‘Même si l’éros est surtout sensuel, lorsqu’il s’approche ensuite de l’autre, il se posera toujours moins de questions sur lui-même. Il cherchera toujours plus le bonheur de l’autre, il se préoccupera toujours plus de l’autre. Il se donnera et il désirera être pour l’autre. C’est ainsi que le moment d’agapè s’insère en lui.’ Agapè est l’invité surprise de L’insoutenable légèreté de l’être et devant agapè, l’ironie de Kundera rend les armes°» (137).

In fine donc, sans jamais être didactique, Finkielkraut retrouve à la fois la sagesse aristotélicienne et la chrétienne. De la première il retient que c’est le discernement selon la circonstance qui doit faire décider de dire à son conjoint ce qui pourrait affaiblir ou pas le lien : « Il n’est pas d’injonction de la raison pratique qui ne doive être tempérée ou problématisée par la sagesse pratique, c’est-à-dire le jugement en situation. La pure morale menace de se renverser en son contraire si elle ne tient pas compte de la variété des êtres et des circonstances. […] Il arrive que la sincérité soit une forme de vandalisme » (75). De la seconde, il retient l’importance d’entrer dans un mouvement croissant de désintéressement et de décentration de soi, non en raison d’une exigence comme venue de l’extérieur mais par l’écoute d’une aspiration qui naît du cœur même de l’amour. Ainsi on pourrait résumer les quatre moments du livre par ces maximes : pas d’amour sans exigence ; pas d’amour sans pardon ; pas d’amour sans estime ; pas d’amour sans agapè.

Tout en décrivant avec franchise et rigueur les pièges de l’amour, les multiples écueils qui menacent les paroles d’engagement, Finkielkraut laisse entendre que l’amour durable est possible. Il va même plus loin en évoquant, au début et à la fin, des amours qui transcendent la mort. La princesse de Clèves choisit de rester fidèle par delà la mort et Tomas reste également fidèle jusqu’au bout. Evoquant la légende grecque de Philémon et Baucis, Finkielkraut observe que Kundera « actualise inopinément le mythe antique de l’humble couple que ni le temps ni même la mort ne parviennent à séparer » (150).

Comment ne pas penser à Tertullien demandant à sa femme de lui rester fidèle par delà la mort ! En un temps où l’on parle beaucoup de nouvelle évangélisation, où l’on ressent la nécessité de s’adresser à notre culture contemporaine dans ses grandeurs comme dans ses faiblesses, comment ne pas saluer une œuvre qui, tout en ne se revendiquant en rien de la foi, dessine une anthropologie du lien conjugal et de ses fondements qui est en consonance profonde avec l’Evangile ? Comment ne pas entendre que la musique des mots de Finkielkraut sonne juste en parlant de l’alliance conjugale comme d’une « saveur de chaque instant. Effacement de la frontière entre la poésie et la prose. Célébration conjointe de l’autre et de l’être, addition de petits riens, festin de détails, perpétuelle action de grâce » (103) ? Un théologien parlerait-il autrement ou plus justement de la foi ?

Ceux qui se préparent à se marier et ceux qui les écoutent gagneront beaucoup à lire, sans trop se presser, ces lignes légères certes mais qui touchent juste…

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