The Chosen

Une série de Dallas Jenkins avec Jonathan Roumie, Shahar Isaac, Elizabeth Tabish, Paras Patel, Janis Dardaris, Lara Silva (2019). Deux préambules importants. Cette série sur Jésus est prévue sur sept saisons et deux ont été diffusées: Un jugement global ne pourra être porté qu’à la fin où des questions très délicates (comme « filmer » la résurrection, qui piégea Gibson) seront à résoudre. Ensuite je n’ai vu que la première saison et ne m’exprime qu’à propos de celle-ci. Je vais commencer par les points positifs, relever les difficultés et donner un conseil final.

Il convient de relever ce que sont les points forts de la série:

– Tout d’abord elle est bien faite, bien jouée, bien réalisée. Les moyens sont suffisants pour que l’ensemble soit crédible. Certaines scènes sont très réussies et sont donc (parfois très) émouvantes.

– Le dispositif de la série a cette grande qualité de permettre de soigner les personnages, de leur donner une épaisseur qu’aucun film ne pourrait donner. De fait, Jésus est un peu au second plan initialement et c’est une excellente idée. Au niveau des personnages, commencer par introduire Madeleine et surtout, plus originalement, Nicodème (qui est l’un des personnages les plus attachants et cohérents du récit so far), me paraît très judicieux, tant ils seront importants à la fin du récit.

– Jésus est présenté de façon crédible: il est très humain, à la fois doux et ferme. On le voit dans on interaction naturelle avec tous et c’est heureux. De même son entourage et ses premiers disciples. Il y a une jolie insistance à mettre en valeur le rôle des femmes et cela est plutôt  bien vu et heureux (cf. Cana).

– Dans l’ensemble, il y a eu un soin à insérer Jésus dans le judaïsme (malgré quelques bémols; cf. infra).

– L’idée de faire une fiction combinant les épisodes essentiels de l’évangile avec du tissu narratif ajouté est légitime en son ordre et plutôt au bénéfice de l’humanité de l’histoire.

Au plan des réserves, il me faut en faire beaucoup. Je vais aller des moins importantes aux plus importantes.

– La langue: la série est faite en anglais (avec des accents bizarres). Gibson avait été plus courageux en choisissant l’araméen. Bon, ok. Mais pourquoi donner des noms hébreux (dans l’ensemble) et ne pas utiliser Yeshoua?? Je pense que tout spectateur aurait compris qui était le personnage clef ! Par ailleurs, et pour le dire d’entrée, ils auraient dû avoir un conseiller historien pour éviter d’énormes erreurs: Il n’y avait pas de légionnaires romains stationnés en Galilée à l’époque. C’était la juridiction directe d’Hérode. Ils auraient dû aussi avoir un rabbin comme conseiller (Sobel ne compte pas vraiment). Certains détails de pratique sont très contemporains tandis que sur d’autres points, les rites ne sont pas vraiment suivis (une prière se finit par ‘amen’ par exemple). Sur le même sujet, les évangiles insistent sur le fait que Jésus participait aux prières du shabbat à la synagogue et éventuellement prêchait à la synagogue: cet élément est totalement et curieusement absent de la première saison (et je pense qu’un rabbin aurait, à juste titre, fait remarquer cela s’ils en avaient consulté un).

– Dans ce registre historique, pas très important peut-être j’en conviens, mais néanmoins, les caractères hébraïques sont ceux d’aujourd’hui qui ne correspondent pas à ceux de l’époque. Vu que le spectateur moyen ne les lira pas et qu’ils sont rares dans le scénario, pourquoi ne pas faire un petit effort? Mais bon, j’en conviens, c’est un détail. De même, le fait de mettre beaucoup d’Africains à Capharnaüm alors qu’ils étaient rares en Judée-Galilée. Imagine-t-on un film sur la France du Moyen-âge ou la Chine des Ming avec autant d’Africains? On pourrait dire c’est du colorblind  à la Netflix et ce n’est pas vraiment gênant. Oui ok, mais pourquoi alors n’avoir que des personnages secondaires ou des serviteurs et aucun apôtre par exemple?? Cela me parait très nord-américain…

– Il y a des changements majeurs effectués par rapport à ce que disent les évangiles, alors même que la série se veut fidèle grosso modo aux évangiles. Le ministère public de Jésus commence par son baptême par Jean: tous les évangiles concordent sur ce point. Ici, Jésus commence son ministère avant (en 26 très curieusement, date pas invraisemblable, mais, à ma connaissance, défendue par très peu d’historiens) et, surtout, il fait des ‘miracles’ avant son baptême par Jean, lequel n’est pas montré. Or, on ne peut comprendre Jésus sans comprendre son rapport à Jean – ‘Never Jesus without John’ comme dit JP Meier. Cette décision très étrange est liée, je crois, à leur christologie et je vais revenir là-dessus.

– Tous les évangiles sont mis sur le même plan comme s’ils étaient sur le même pied d’historicité. Prenons quelques exemples: Les évangiles de l’enfance, qui ont un statut herméneutique fort différent de la vie publique, sont traités au même niveau d’historicité, et cela jusqu’au ridicule: Jésus croise une femme originaire d’Egypte et se met à parler un égyptien courant! Outre que ce séjour en Egypte n’est jugé historique par aucun historien que je connaisse, comment un bébé aurait retenu  35 ans plus tard une langue entendue si brièvement?! Ensuite, quand Matthieu prends sa tablette, on a l’impression que Jésus lui dit de noter et cela favorise l’idée que les évangiles seraient une reconstitution verbatim de ce que Jésus a fait, ce qui est faux. Les évangiles sont une élaboration théologique ecclésiale ultérieure, basée sur des récits et des traditions orales transmises par des disciples. L’approche choisie trahit une théologie à tendance fondamentaliste (au sens américain protestant strict). Du coup, Jésus peut dire à la Samaritaine exactement ce qu’il dit dans l’évangile de Jean et toute la christologie johannique est ici mêlée, sans nuances, à celle des synoptiques (ce qui affaiblit fortement la logique de Marc par exemple; cf. infra sur Césarée).

– Dans les fictions narratives qui sont faites, certains choix sont très légitimes mais pourquoi ne pas respecter les évangiles quand c’est possible? Madeleine n’était pas une prostituée – aucun évangile ne le dit –  certes son exorcisme est central dans son rapport à Jésus et cela est très bien rendu. Pourquoi faire des quatre premiers appelés, en particulier de Simon, quelqu’un dans une situation désespérée et qui n’apparaît pas très religieux, alors que les évangiles les présentent comme des disciples du Baptiste et donc des gens très religieux engagés dans le renouveau spirituel promu par Jean? Là encore la décision de marginaliser le rôle de Jean (à moins que cela ne vienne en flash back dans la saison 2!!) est, historiquement et théologiquement, très critiquable.

– Tous les évangiles s’accordent à dire que Jésus a choisi 12  apôtres au début de sa mission publique. Pourquoi évoquer le nombre et ensuite le voir partir en mission avec moins de 12 disciples?! Luc évoque les femmes qui suivaient Jésus depuis la Galilée et cela est corroboré par les autres évangiles. Madeleine n’est pas seule mais appartient à un groupe (Suzanne, Jeanne, etc.). Certes le comment ce suivi s’effectuait-il a fait couler beaucoup d’encre chez les historiens. Mais pourquoi ne garder que Marie seule et la montrer complètement insérée au milieu d’un groupe d’hommes en chemin dont la majeure partie est célibataire? C’est pour l’époque invraisemblable et il y avait des moyens de s’en tirer.

– Pour revenir sur les apôtres, la vision est encore romantique: de petits artisans pécheurs alors qu’ils sont sans doute (au moins les fils de Zébédée) des patrons pécheurs d’un certain standing (les dernières fouilles de Capharnaüm montrent combien c’était une capitale industrielle de la pêche). Pourquoi faire de Simon un collabo désespéré et pas très pieux? Et que dire de Matthieu? Imaginer un adolescent autiste Asperger et très solitaire collecteur d’impôts est invraisemblable au possible. Imaginons la scène en France sous la révolution: imagine-t-on un fermier général de l’Ancien Régime ressembler à Matthieu?! Par ailleurs, l’acteur est excellent, le personnage très attachant et son insertion dans la première saison un point d’accroche pour le spectateur.

– Il y aurait eu besoin, outre d’un historien et d’un rabbin comme conseillers, aussi d’un théologien (fût-il protestant) sur certains points. Par exemple, pour Jésus, « he was building a kingdom » (s1,e5): non, jamais ce verbe n’est utilisé par Jésus ou les évangiles. Le Royaume s’accueille, il ne se ‘bâtit’ pas.

Ainsi, il me semble qu’il y a un lien entre l’effacement considérable du personnage de Jean Baptiste et la christologie. Nous ne voyons pas Jésus être mis en route intérieurement par le témoignage d’un autre que lui, Jean. En privilégiant un Jésus qui parle comme l’évangile de Jean et provoque donc une confession messianique immédiate des disciples (au bord du lac par exemple, en combinant Lc 5 pour la scène et l’expression ‘pêcheurs d’hommes’ de Marc et Matthieu (sans miracle pour eux)), dès le début, les scénaristes s’empêchent de donner aux disciples le temps de faire une démarche intérieure, évoquée par les synoptiques, de réflexion sur le mystère de sa personne (mais qui donc est cet homme que la mer et le vent lui obéissent). Jésus a une conscience absolue de qui il est (dans la ligne johannique) et le dit d’entrée à ses proches: Comment les concepteurs vont-ils pouvoir donner tout son poids à la confession de Césarée de Philippe alors que tout est déjà su et dit?? En mettant tous les évangiles et tout leur contenu exactement sur le même plan et, notamment, les affirmations de christologie ecclésiale de Jean sur le même plan que le patient parcours des synoptiques, les scénaristes écrasent le temps de la première communauté, le temps de la marche vers l’écriture de quatre évangiles, le temps de l’Eglise. Il est inévitable que leur volonté de suivre les quatre sur le même plan les amènent à des dilemmes (notamment dans la deuxième partie) insolubles.

Que conclure? Il me semble que la série peut être vue avec profit par des familles, avec des jeunes et dans le cadre d’une formation catéchétique. Elle donne une belle chair à Jésus et aux disciples. Il conviendra d’expliquer néanmoins, d’une part, que des choix radicaux de non fidélité aux évangiles ont été faits (début en 26, marginalisation forte du rôle de Jean pour Jésus et les autre apôtres, effacement de l’autodésignation par ‘le fils de l’homme’ au profit d’un usage massif et initial de ‘Messie’, démarrage de la mission publique itinérante sans les Douze, etc.) et, d’autre part, que ces choix scénaristiques sont liés à une certaine (je suis prudent!) théologie protestante évangélique américaine (je suis sûr que beaucoup de protestants européens rejoindront mes réserves par exemple) parfois très problématique. C’est donc à la fois avec profit que l’on verra la série et avec grand discernement qu’on la recevra sur le fond.

SAISON 2

Les qualités de la première sont toujours là, tout comme les questions. Lorsque les apôtres discutent entre eux sans Jésus, nous avons des moments excellents (cf. l’épisode 3 et la discussion sur le messianisme). La samaritaine est bien rendue. Je trouve intéressante la façon dont le scénario utilise un dialogue de Jésus avec un homme dans la foule pour recréer le contexte de la parabole de la brebis perdue (une sorte de narrativisation dialogale d’une parabole) et, de même, comment la parabole du bon samaritain est entièrement narrativisée (la parabole serait la mise en forme parabolique d’un événement réel). Le choix de Simon le zélote accentue ce côté qui fait que les apôtres sont souvent dans une situation ‘désespérée’ avant d’être choisis par Jésus (cela fait un peu ‘évangélique’ (au sens confessionnel!!) « avant/près »). Pourquoi pas dans certains cas mais cela est totalement inventé pour Simon-Pierre comme pour beaucoup d’autres et du coup leur côté religieux lié au Baptiste (du moins pour les 4 premiers) est presque entièrement effacé. Je n’ai pas trop aimé « the Son of Man… Its’ me by the way » (et d’autres expressions similaires après où Jésus confesse facilement son identité), justement parce que Jésus ne le dit jamais en direct de cette façon. Cela fait sourire certes sur le moment mais cela casse la christologie de l’ambiguïté qui est une constante du Jésus des évangiles, ‘c’est toi qui le dis’ (du moins dans les synoptiques mais l’on se heurte ici à la très grande difficulté de faire tenir ensemble Jean et les Synoptiques si on prend Jean pour un ‘reportage’ du même niveau que les trois autres. Ce problème va devenir de plus en plus difficile à résoudre pour les scénaristes plus on avancera dans le récit; l’idée de Matthieu aidant Jésus et prenant des notes par exemple est une fausse bonne idée, n’est historiquement défendue par personne et théologiquement très ambiguë to say the least et vient heurter le sens commun: comment Jésus pourrait-il dicter ce qu’il dit dans Matthieu avec ce qu’il dit dans Jean?). Les 9 minutes silencieuses du début de l’épisode 4 sont remarquables et donnent de la chair au paralytique de la piscine de Bethesda (38 ans c’est long!). A noter là aussi une (petite?) incohérence: les disciples disent juste avant qu’aucun juif pieux ne va volontiers là car le lieu sent le paganisme et, bim, on y trouve un paquet de pharisiens juste làà attendre! Je continue à trouver bizarre que les disciples ne soient toujours que 8 alors que la mission publique a déjà commencé depuis longtemps, là encore, alors que les évangiles insistent sur la place des Douze dès le début. Je veux dire, j’entends bien le désir d’avoir de l’espace pour donner de l’épaisseur à chacun des Douze mais cela n’aurait-il pas pu être fait avant le départ en mission itinérante? L’épisode 6 sur la rechute de Madeleine est spirituellement très fort mais aurait gagné à être corrélé avec le départ des sept démons après un premier exorcisme (en lisant Lc 8, « dont il avait chassé sept démons » avec Lc 11 où les sept démons expriment le retour de la possession après un premier exorcisme). Mais la scène de ses retrouvailles avec Jésus est vraiment émouvante. L’épisode 7 m’a paru curieux: Tant les Romains que les Pharisiens me paraissent très caricaturés (la scène avec Shammai est presque insoutenable et ce grand maître ne peut avoir été ainsi). L’invention de cet interrogatoire romain de Jésus (avant même le sermon sur la montagne) inutile: Pourquoi ne pas avoir tout simplement utilisé la nouvelle de l’arrestation de Jean pour faire discuter les disciples sur les dangers de la mission et leur faire exprimer leurs peurs que Jésus finisse mal lui aussi? C’est à la fois conforme aux évangiles et historiquement plus crédible. La question du statut des évangiles de l’enfance, Matthieu en l’occurrence revient lorsque, interrogé (on se demande bien pourquoi d’ailleurs) s’il a été « in the far East », Jésus répond qu’il a reçu des visiteurs de cette région mais n’y a pas été! Sérieusement? De même quand la femme ‘éthiopienne’ dit qu’elle a grandi en Egypte avec Jésus. Ces allusions gratuites aux midrashim de l’enfance sont dommageables. Sont-elles juste censées faire sourire? Bref, on continue à alterner des dialogues spirituellement pertinents, bonifiés par la présence bienveillante et crédible de Jésus et un travail du scénario vis-à-vis des textes évangéliques qui oscille entre fidélité excessive (évangiles de l’enfance, versets ‘johanniques’) et inventions historiquement douteuses. Et ci et là de belles trouvailles comme la répétition des Béatitudes en regardant le campement des disciples… En tout cas, tant qu’on prend la série avec discernement, elle peut aider à replonger dans les Evangiles et c’est un bien. Le fait qu’ils finissent pas un bêtisier – la marque qu’ils ne se prennent pas trop au sérieux – m’a bien plu. Attendons la suite!

 

3 réflexions sur “The Chosen

  • 7 janvier 2022 à 11 h 36 min
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    Merci pour cette précieuse analyse !! Je n’ai pas encore pu regarder la série mais elle fait tellement parler d’elle qu’il va bien falloir. Amène-t-elle à aimer Jésus et à le rendre plus proche de nous ? Ce serait déjà bien !

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  • 18 janvier 2022 à 16 h 55 min
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    En relisant récemment l’évangile de la conversion de Mathieu on voit que le soir Jésus dîne avec DES collecteurs d’impôts ce qui m’a fait penser que s’il y en avait plusieurs, ce qu’on ne voit pas dans la série, ça devait être plus répandu et par ailleurs moins prestigieux en terme de reconnaissance financière notamment…dans la série Mathieu a l’air d’être le Nabab de la ville

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    • 19 janvier 2022 à 22 h 16 min
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      hum; oui il y en avait d’autres mais le profil de Matthieu, son âge, son handicap et son isolement sont invraisemblables…

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