Partout en Occident, et notamment en France, surgissent des leaders politiques – et également des catholiques – qui militent pour une ‘identité chrétienne’ où l’évangile semble bien loin. Dans cet essai sobre et qui parle clair, l’auteur, prêtre de Paris actuellement en mission à Lille, montre le danger de cette approche qui, sous prétexte de ‘défendre la foi chrétienne’, ressuscite un maurrassisme qui n’avait sans doute jamais complètement disparu dans notre pays (et les cousins de cette façon de penser se trouve également en Espagne, Italie ou Angleterre sans oublier JD Vance). La peur de l’Islam et des des étrangers vient nourrir une vision qui se revendique du ‘christianisme’ mais a peu à voir avec l’évangile. Jésus n’est pas venu ‘défendre’ des nations (fut-ce la France) ou une ‘religion’: il est venu pour transmettre un message, l’évangile et pour donner sa vie. Ce que j’ai aimé dans le ton du livre c’est qu’il n’y a nulle invective, nul mot dur, nulle aigreur mais, au contraire, beaucoup d’affection pour ces personnes que l’auteur rencontre et qui ne partage pas ses convictions. Il cherche à leur faire prendre conscience de ce qu’entraine ce néo-maurrassisme sans jamais tomber dans la figure du donneur de leçons. Non, sans cesse il supplie que l’on lise l’évangile, que l’on en revienne à l’exemple du Christ et à son message. Il invite au discernement, à la réflexion, à l’analyse. Dans un an, ou dans deux, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas ou que l’avertissement n’avait pas été donné… Une lecture salutaire.
J’aimerais citer de nombreux passages mais me contenterais de quelques lignes… Il y a une subtile allusion à Stefan Zweig et à la série ‘la fièvre’ au début, p. 17: « Une même fièvre semble s’être emparée des esprits, une angoisse cherchant des coupables et des boucs émissaires ». Il n’a pas peur de nommer Eric Zemmour, sans aucun mépris ou agressivité mais en parlant clair: « le problème d’Eric Zemmour, c’est le refus du Christ. il prétend vouloir rétablir un système tout en refusant ce qui en est l’âme. son christianisme est un décor de théâtre, magnifique et creux, splendide et mort […] Un monde chrétien sans christ serait le pire des mondes », p. 69. Il nous appelle à aller « là où l’air est vif, là où le réel nous bouscule, là où l’autre nous dérange » (157). « Etre chrétien dans cette ‘drôle d’époque’, ce n’est pas monter la garde devant un sépulcre vide, fût-il celui d’une grandeur nationale passée. aimer la France, aimer ce monde ce n’est pas les rêver autrement qu’ils ne sont. C’est les aimer dans leur vérité ‘pauvre et nue’ avec leurs crimes et leurs grâces […] Nous n’avons pas à avoir peur de notre vulnérabilité. elle est notre plus beau titre de gloire. c’est elle qui nous rend accessibles. c’est elle qui fait de nous des frères. Dans un monde qui s’asphyxie sous le poids de sa propre arrogance, la ‘communion des vulnérables est l’oxygène dont nous avons besoin » (157) et, là, je pense pour ma part à Patočka et à sa ‘solidarité des ébranlés’. Avant, il avait dit: « Le chrétien est l’homme vulnérable par excellence, qui sait que seul il ne peut rien. » (37) Il note ce regain d’intérêt chez les jeunes hommes pour le virilisme, même sous sa forme catholique associée au nom de l’abbé Raffray en France, « une fascination pour la force, le combat, la reconquête », jouant sur cette idée, assez nietzschéenne, du christianisme comme religion des femmes et des faibles et la refusant inconsciemment. Sans jamais blâmer la messe en latin en soi, il relève que « l’attrait renouvelé pour le rite tridentin s’inscrit souvent dans ce climat: il promet un monde lisible, hiérarchisé, protégé du débat, où l’ordre précède la parole et où l’autorité n’a pas à se justifier » (50). La vague est tellement forte qu’elle expose à l’incompréhension et à une forme d’isolement: « ceux qui parlent fort, ceux qui occupent l’espace médiatique avec une assurance décomplexée et transforment la foi en étendard culturel plutôt qu’en chemin qui mène à la conversion, occupent la place avec méthode. pendant ce temps la ligne du christ sur les exclus par exemple – dire qu’il faut accueillir, que c’est par ce que nous ne savons pas accueillir que les problèmes surviennent et non parce que ces hommes et ces femmes ne seraient pas faits pour notre monde [Benoist évoque souvent les migrants mais cet accueil concerne les divorcés remariés, toutes les personnes qui ne rentrent pas dans les cases; tous ceux au fond que le Pape François a cherché à rejoindre, en y réussissant souvent, quitte à s’exposer aux critiques de l’intérieur] – c’est s’exposer. C’est perdre des fidèles, des soutiens, des amitiés. C’est accepter la solitude au sein de sa propre maison »(62). Il cite comme idéal la lettre à Diognète du 2ème siècle qui n’a pas perdu une ride. Bref, il dénonce une forme d’identité chrétienne: « Ce christianisme-là n’est pas une foi. C’est une idéologie qui utilise le vocabulaire chrétien pour légitimer des politiques d’exclusion, de repli, de domination. Une idéologie qui fait du Christ non pas le sauveur de tous les hommes mais le champion d’une civilisation contre une autre » (83) et il cite l’exemple de Charlie Kirk et de l’éloge dithyrambique reçu du cardinal Dolan le qualifiant de Saint Paul des temps modernes (ce qui sur le moment m’avait honnêtement stupéfait, sans nier du tout l’évolution spirituelle de Charlie et les côtés humains positifs du personnage d’ailleurs)(83). Il relève courageusement que « les dérives qui découlent de cette quête identitaire sont largement entretenues et alimentées par le concept de laïcité à la française qui est aujourd’hui tout à fait schizophrénique » (103). Je passe mais il y aurait beaucoup à dire… Il parle de ‘deux colères’, celle des narcissiques centrée sur eux-mêmes et celle des prophètes et de celle-ci, il écrit: « Et il y a une colère qui libère. Elle est rare. Elle est belle d’une beauté austère. Elle parle toujours de l’autre – de celui qui est écrasé, de celui qui n’a pas de voix, de celui que personne ne regarde. Elle ne cherche pas à se venger. Elle cherche à rétablir. »(129).